Face à la crise sanitaire : leur révolte et la nôtre

Plus d’un an après le début de la crise sanitaire, le ras-le-bol et la contestation grandissent au sein de la population. Cette colère provoquée par les mesures imposées par le gouvernement, nous sommes nombreuses et nombreux à la ressentir. Comment en effet, ne pas être en colère face aux décisions absurdes, injustes et paternalistes dont la population a été victime au cours de cette dernière année ? Pensons à la destruction des masques en début de pandémie, à la fermeture de certains secteurs socialement vitaux pendant que d’autres, pourtant moins essentiels, restent ouverts, aux bulles sociales inapplicables, à l’imposition du port du masque dans des espaces aérés qui ne le justifient pourtant pas forcement, au couvre-feu, à la restriction des manifestations, … Bref autant de mesures souvent incompréhensibles qui, mises les unes à la suite des autres, rendent la situation étouffante et font espérer un retour à une certaine normalité, au risque du chacun pour soi.

Ce sentiment de colère, d’étouffement, d’isolement social, nous le ressentons également et nous partageons le ressentiment d’une jeunesse dont la détresse et le manque de perspectives ne sont que peu pris en compte. Pourtant nous regardons les évènements de ces dernières semaines avec de la distance et un certain scepticisme, car a priori, nous ne nous reconnaissons pas en eux et ne parvenons pas à faire cause commune avec ses revendications.

Une gestion néolibérale de la crise sanitaire

Derrière une gestion apparemment incohérente et chaotique, il y a pourtant bien une logique. Celle d’une gestion néolibérale de la crise sanitaire qui a priorisé les intérêts économiques avant toutes considérations de santé publique. Le principal souci a été pour la classe politique de maintenir l’activité économique au dépend de la santé des travailleureuses « de première ligne ». Alors même que le gouvernement limitait les déplacements, les loisirs, les contacts sociaux, … ce même gouvernement rendait le télétravail obligatoire mais surtout autorisait de nombreux secteurs à continuer le travail en entreprise alors même qu’il s’agit d’un des principaux lieux de contamination, les règles sanitaires n’étant pas garanties par la plupart des employeurs.

La préoccupation majeure du gouvernement durant la crise était de ne pas saturer les soins intensifs sans jamais remettre en question la politique de désinvestissement du secteur des soins de santé, principale raison du manque de lits et de personnel soignant. On aurait ainsi pu penser, qu’une crise sanitaire majeure, eut été l’occasion d’un refinancement massif des services publics et de la sécurité sociale alors même qu’il parait évident que de telles mesures sociales et solidaires auraient permis de renforcer la santé collective et donc in fine contribuées à lutter contre le Covid-19. Or, il n’en fut rien.

En dehors de quelques maigres mesures (comme le chômage temporaire ou le droit passerelle pour les indépendant-e-s) aucune politique sociale d’ampleur n’est venu combler les inégalités grandissantes à la faveur de la crise sanitaire. Au contraire, le gouvernement a préféré accorder des millions d’euros sous forme d’aides aux employeurs alors même que les étudiant-e-s jobistes se retrouvaient sans emploi, que de nombreuses travailleureuses perdaient une partie significative de leur revenu ou leur boulot, que les sans-papiers se voyaient privé-e-s de tout, …

Dans un contexte néolibéral, une crise sanitaire est une crise sociale. Or si nous entendons le désir de liberté, il semble que l’égalité réelle soit quant à elle absente des revendications. Pire, en jouant la carte de la responsabilité et de la liberté individuelle, voire du « coronascepticisme » certain-e-s contribuent à accentuer ces inégalités et à faire des classes populaires les grandes victimes de la pandémie, à l’image de ce qu’il se passe au Brésil, en Inde où aux Etats-Unis…

Mesures policières ≠ mesures sanitaires

Depuis plus de 40 ans, nous assistons à un renforcement autoritaire de l’Etat néolibéral à coups de criminalisation des classes populaires, de politiques répressives, d’impunité policière, … Il n’est donc pas étonnant de constater que l’essentiel des mesures dites sanitaires furent en réalité des mesures sécuritaires, tant l’autoritarisme fait partie du logiciel politique du néolibéralisme compris comme un projet de classe. Mais la répression s’applique de manière différenciée en fonction des groupes sociaux auxquels s’adresse l’Etat. Tolérant avec les classes privilégiées, l’Etat néolibéral se montre par contre extrêmement paternaliste avec les classes populaires. Et si la classe moyenne et la bourgeoisie ont pu occasionnellement gouter un peu de leur propre poison en période de confinement, les contrôles, le harcèlement et les violences policières ont systématiquement visé les classes populaires durant la pandémie. La police se voyant dotée de prérogatives extrêmement larges à cette occasion. Le contrôle du port du masque, l’interdiction des rassemblements dans l’espace public, le couvre-feu ont servi de prétextes pour renforcer l’occupation des quartiers populaires et le contrôle policier sur les populations qui y vivent. La mort d’Adil le 10 avril 2020, pris en chasse par une patrouille de police à Anderlecht ou celle d’Ibrahima le 9 janvier 2021 viennent rappeler que domination de classe et de race sont intimement liées. Et que c’est bien les jeunes racisé-e-s des quartiers populaires qui sont les premières victimes de ces politiques répressives et raciales et non pas les habitant-e-s aisé-e-s des communes huppées d’Uccle ou du Brabant Wallon.

Pourtant, on entend très peu les nouveaux-elles « combattant-e-s de la liberté » s’offusquer de la criminalisation et de la répression croissantes qui sévissent depuis des décennies dans les quartiers populaires. La « dictature » dite sanitaire ne semble s’appliquer que lorsque l’Etat touche à leur propre liberté et leurs propres privilèges, ceux de pouvoir se déplacer, se rassembler, s’amuser sans subir de ségrégation spatiale ou sociale. Sans compter qu’il est assurément moins pénible d’être confiné ou en télétravail dans une maison avec jardin à Waterloo que dans un appartement à Forest ou Molenbeek.

La révolte de la classe moyenne & Cie

Si nous ne pouvons faire cause commune avec les révolté-e-s du Bois de la Cambre, c’est que nos intérêts de classe nous semblent diamétralement opposés.

Il s’agit avant tout d’un mouvement de classe moyenne, au sens d’une classe intermédiaire entre prolétariat et bourgeoisie, « agents dominés de la domination capitaliste » et en particulier ses fractions salariées du privé et ses couches supérieures (dont le projet historique s’articule essentiellement autour de la modernisation de la société capitaliste, de la “rationalisation” du développement capitaliste et enfin de la “démocratisation” du pouvoir capitaliste) auxquelles s’agrègent certains éléments de la petite-bourgeoise, voire de petits capitalistes, particulièrement visés par la fermeture de certains secteurs économiques (horeca, festifs, évènementiel, …). Ces classes (ou fractions de classe) ont effectivement vu leurs pratiques sociales et économiques être bouleversées par les mesures de restrictions imposées par le gouvernement jusqu’à ce que ces dernières finissent par ne plus adhérer à ces mesures qu’elles jugent désormais autoritaires et dictatoriales.

Derrière un discours apparemment universel sur les « libertés », on retrouve des intérêts de classe bien compris. Il s’agit d’une critique de la gestion sanitaire depuis le point de vue particulier de ces classes, critique qui ne tient à aucun moment compte des conditions d’existence du prolétariat (ni même des fractions publiques de la classe moyenne) explicitées plus haut et ne revêtent aucune portée anticapitaliste (au sens où elles s’opposeraient d’une manière ou d’une autre à la logique capitaliste), bien au contraire au vu du soutien qu’elles peuvent trouver dans une frange importante de la bourgeoisie. On notera au passage l’utilisation fréquente par ses membres des références fantasmées à une dictature (du parti) socialiste ou régime chinois (au sens où il serait « communiste »), ce qui en dit long sur où se situe idéologiquement ceux et celles qui y prennent part.

Dans ces conditions, il n’est guère étonnant de constater que l’extrême droite et les complotistes se sont rapidement identifiés à ce mouvement de révolte. Leur gloubi-boulga idéologique réactionnaire y trouvant évidemment un terrain propice…

Auto-organisation et solidarité de classe

En tant qu’organisation antifasciste de classe (regroupant des travailleureuses avec ou hors emploi, en formation, précaires, …) nous avons fait le choix de garder nos distances avec les évènements de ces dernières semaines. D’une part, parce qu’il nous semble indispensable, aujourd’hui plus que jamais, de participer à la construction des mouvements et des contre-pouvoirs populaires. Nos priorités vont à la lutte sociale, l’auto-organisation des travailleurs-euses ou au soutien à des collectifs qui luttent contre les violences policières et qui sont porteuses de transformations sociales pour et par les classes populaires.

Si nous estimons indispensable de construire des alliances et des convergences avec les fractions de la classe moyenne d’encadrement (notamment les couches inférieures et les fractions salariées du public), nous pensons que cette unité doit se faire sur base d’une solidarité claire entre classes exploitées qui ne laisse pas la place à la confusion. D’autre part, historiquement, lorsque la classe moyenne se mobilise, elle tend à le faire en prenant la direction du mouvement en s’appuyant sur les classes populaires, mais aussitôt ses revendications atteintes, elle tend à abandonner ou à se retourner contre ces mêmes classes populaires. Nous pensons donc que notre classe n’a rien à gagner à participer à ce mouvement.

Enfin, nous estimons que la meilleure manière de faire barrage à l’extrême droite passe en premier lieu par le fait de renforcer les mouvements sociaux et les contre-pouvoirs populaires (sans pour autant délaisser le terrain de l’autodéfense). C’est pourquoi le 29 mai prochain, nous serons présent-e-s à la mobilisation de la Santé en Lutte, mobilisation qui est porteuse d’une réelle convergence des luttes, et nous pensons que toutes les forces ayant pour objectif la transformation sociale devraient en faire autant.